OEUVRES ÉLECTRONIQUES no.10

 

Sabine Mai
Private Property
1999
Dans son oeuvre Private Property, Sabine Mai met en scène sa table de chevet avec les objets familiers qui s'y sont retrouvés, dit-elle, comme de leur propre chef: "some stuff decided to live with me". Le visiteur a ainsi d'abord droit à une vue d'ensemble de la table dans son entier près du lit que l'on n'aperçoit, quant à lui, que partiellement mais suffisamment pour nous faire deviner qu'il s'agit, du moins peut-on l'imaginer, de la chambre de l'artiste elle-même. Nous nous retrouvons de ce fait transformés, nous les visiteurs, en voyeurs plus ou moins consentants - sans doute plus que moins, si l'on se reporte au titre de l'oeuvre, Private Property, pareil à l'avertissement souvent affiché et dont le rôle est de prévenir toute intrusion... or cette fois, il y a paradoxe, ce titre étant accolé à un site Internet ouvert par le fait même de ce médium à tout venant, et d'autant plus qu'il s'agit d'une "oeuvre d'art" qui par définition s'offre à la contemplation de tous: nous sommes donc amenés à passer outre à l'avertissement du titre, d'autant plus qu'en lui-même ce genre d'avertissement génère toujours une tentation, un désir de transgression qui pousse à aller voir "quand même" au-delà - ce qui est défendu étant toujours, partout et en tout lieu, a priori plus intéressant à (entre)voir. C'est bien entendu en toute connaissance de cause que Sabine Mai joue ici sur une des tensions les plus essentielles au Web, à savoir le rapport entre le privé et le public, l'intime et l'extérieur.

 Sur le côté droit de la page, une liste des objets accumulés sur la table nous invite à cliquer sur chaque objet en particulier afin de le voir, grâce à la technologie Flash, littéralement grossir à vue d'oeil pour apparaître sous nos yeux en gros plan. Nous nous voyons ainsi offrir la "chance" d'une intrusion encore plus marquée - une intrusion soulignée encore davantage par la vision de ce mouvement même qui anime cette sélection et ce grossissement: car, au lieu d'avoir accès à de simples photos préexistantes en gros plan, l'animation nous permet de visionner ce mouvement d'intrusion en train de s'effectuer, instaurant ainsi dans l'oeuvre une idée de temporalité. L'oeuvre "a donc lieu" au moment et du moment que l'on clique, et que l'on met par là en rapport, que l'on fait se rencontrer, s'interpénétrer, notre espace, notre champ de vision, et l'espace de l'oeuvre qui apparaît sur notre écran. Enfin, la vue de ces objets assemblés au hasard, en même temps que la possibilité pour nous de les choisir tour à tour, et surtout de les contempler "en situation", par exemple accolés les uns aux autres d'une certaine manière, pour la plupart proches d'autres objets qui eux ne sont pas répertoriés (ainsi le verre à vin, vidé, est posé sur un billet de train, les craies proches d'un dessin qu'elles ont sûrement servi à créer, etc.), tout cela suggère inévitablement l'idée d'une ou de plusieurs histoires, dont ces objets constitueraient les fragments, les témoins, les résidus, et qu'ils peuvent (nous) servir à imaginer, à inventer, à défaut d'en apprendre exactement les tenants et aboutissants. Car l'artiste elle-même avoue (ou prétend) ne plus s'en souvenir, affirmant, comme nous l'avons vu, que ce sont ces objets qui ont "choisis" d'être là. Ainsi l'oeuvre de Sabine Mai nous rappelle-t-elle la fragilité de ce sentiment de "propriété privée", de possession de notre intimité qui au contraire sans cesse nous échappe, et que souvent seul le regard des autres peut nous aider à ressaissir. C'est ici que le Web, en offrant la possibilité d'une mémoire numérique en même temps que celle d'une interaction intersubjective toutes deux pratiquement illimitées, apparaît comme un moyen privilégié pour une telle reconquête. Et c'est bien ce que nous dit Sabine Mai dans le petit texte de présentation qui accompagne son oeuvre.
A.M.B. 


Commentaires rédigés par Anne-Marie Boisvert et Sylvie Parent



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